LUC
LA
POR
TE

Luc Laporte
Architecte /Architect

Montréal, Le Devoir, mardi 20 mars 2012

« Luc Laporte, le dernier honnête homme »

Montréal vient de perdre l’un de ses grands architectes.

Si vous ne connaissez pas Luc Laporte, inutile de le « googler »; vous ne trouverez rien, ou si peu… Peut-être parce que cet homme-là n’était pas tout à fait de notre siècle: d’une culture immense et d’un humanisme raffiné, il possédait plutôt les vertus d’un Honnête homme du siècle des Lumières. Il aura voué sa trop courte vie à créer des passerelles entre ce classicisme suranné et son avant-gardisme élégant.

Si la plupart des Montréalais ignoraient malheureusement son existence, ils l’ont pourtant fréquenté avec assiduité. La SAT, l’Express, le pavillon du Bassin Bonsecours, le Club Soda et le défunt mais toujours visionnaire Lux de la rue Saint-Laurent ont posé les premiers jalons d’une montréalité rayonnante bien avant que le terme « Montréal l’internationale » ne soit en vogue.

La première chose qui frappe dans son oeuvre est sa cohésion et son intemporalité: sélection méticuleuse des matériaux, subtil dosage de tradition européenne et de modernité nord américaine; les réalisations de Luc Laporte, toujours à la mode, jamais démodées, sont des lieux généreux et rassembleurs dans le sens le plus strict du terme. L’ingrédient dont il aura fait l’usage le plus inspiré: la lumière naturelle, dont le fameux dôme aux miroirs du Lux, aujourd’hui dérobé aux regards du public, demeurera sans doute le chef-d’oeuvre.

Dîneur-en-ville invétéré, il a logiquement conçu les plus beaux restaurants de notre ville: l’immortel Express bien sûr, mais aussi le défunt Sam, la Trattoria dei Baffone, la brasserie Holder, le Café du Nouveau-monde, Via Roma, le Valois, le restaurant de l’ITHQ, Leméac… Des espaces classiques et référents où se donne chaque soir une nouvelle représentation du spectacle de la vie montréalaise.

Non content d’avoir créé tant de lieux d’urbanité, Luc Laporte était passionné d’urbanisme. Mû par son amour de la Cité, il ratissait sa ville comme un jardinier ses terres, rêvant de semer ici et là des îlots de civilité. Admirateur du baron Haussmann (avec toutefois plus d’égards pour les riverains que le préfet du Second Empire), il cherchait constamment à rompre la transversale arithmétique des rues indifférentes aux piétons. C’est ainsi qu’il a ouvert sur un immense espace vert la perspective de la belle église Notre-Dame-de-Guadalupe (1969 Est, Ontario), dont la façade néo romane accueille désormais le chapelet de voitures rituellement égrené vers Montréal par le Pont Jacques-Cartier.

Citons encore son petit bijou de théâtre à l’italienne, autre trésor caché, au coeur du déjà fort beau Musée Juste pour rire – aujourd’hui endormi – ; la SAT et son dôme, scintillante rencontre d’Étienne-Louis Boulée et de l’architecture byzantine; pour témoigner d’une oeuvre tendue vers la création de lieux puissants mais inclusifs, alliage équilibré du beau et du bien-être-ensemble.

Juste retour des choses, Paris, qu’il aimait tant, lui a récemment retourné la politesse en lui confiant la renaissance de la mythique salle du Bobino où il a confortablement relogé les fantômes de Fernandel, Reggiani et Brassens.

À des fins d’exhaustivité nous pourrions ajouter les délicieux espaces de travail qu’il a créés, comme les locaux de l’agence de publicité Bos, ses projets privés, ses aménagements intérieurs, ses jardins et son oeuvre ultime, la Galerie de Mévius – prochainement inaugurée dans la Petite-Bourgogne et sur laquelle il travailla jusqu’à la fin.

Comme de juste, le testament architectural de Luc Laporte est une magnifique utopie poétique: « Une cité pour 33 296 habitants », commande du Musée régional de Rimouski où l’architecte s’amusa à rêver une cité nouvelle insulaire où naviguerait la population entière de Rimouski, déménagée le temps d’un songe sur l’île Saint-Barnabé au large de leur ville. « Folie pure », « fantaisie structurée », selon ses propres termes, cette cité virtuelle rendait leur fleuve aux Rimouskois. Tout Laporte est là: une ville à hauteur d’homme, traversée par un tram, saupoudrée de placettes et de lieux de rencontre pour affranchir le citadin du « réseau de milliers de routes reliant des millions de parkings »… Comme tant de ses créations, la grâce y souffle comme le vent sur les battures.

Cette grâce sans compromis ne l’aura jamais quitté: chaque fois que Luc Laporte faisait émerger une oeuvre du sol, elle semblait y avoir poussé, évidente et lumineuse, comme si elle avait été là de toute éternité. Le dernier honnête homme s’en est allé, mais les Montréalais pourront toujours le visiter dans chacun de ces lieux où brillent encore et pour longtemps, les Lumières d’un autre siècle, passé ou à venir… »

Les amis de Luc

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Luc Laporte
© André Cornellier 2011
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S.A.T.
© André Cornellier 2014
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Pavillon du Vieux-Port
© André Cornellier 2014
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Galerie La Poste
© André Cornellier 2014
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Le Café du nouveau monde
© André Cornellier 2014
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Le Holder
© André Cornellier 2014
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Le Leméac
© André Cornellier 2014
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Restaurant de l'ITHQ
© André Cornellier 2014
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Le Valois
© André Cornellier 2014
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Luc Laporte
© André Cornellier 2011
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L'Express
© André Cornellier 2000
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L'Express
© André Cornellier
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Le LUX
© André Cornellier
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Le SAM
© André Cornellier
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L'Étoile
© André Cornellier
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L'Étoile
© André Cornellier
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Ile St-Barnabé / Rimouski
© André Cornellier
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Le Club Soda
© André Cornellier
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Le Club Soda
© André Cornellier
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Luc Laporte
© André Cornellier 2011